mercredi 28 janvier 2015
Alors que la Russie ait été déclarée personna-nograta par la fameuse Europe ; Auschwitz: 70 ans après, un libérateur de l'Armée rouge se souvient de l'horreur
Ce qui frappa Ivan Martynouchkine, c'est le silence, une odeur de cendres et cet immense camp de plusieurs kilomètres de long, comme il n'en avait jamais vu. Mais jusqu'aux derniers instants, ce soldat soviétique ne se doutait pas de l'horreur qu'il découvrirait derrière les barbelés d'Auschwitz.
"J'ai d'abord pensé que nous étions devant un camp allemand", se souvient ce vétéran de l'Armée rouge, encore alerte malgré ses 91 ans, qui commandait une unité de la 60e armée soviétique et reçut l'ordre de pénétrer dans ce qui devint plus tard le symbole de la Shoah, du génocide perpétré par les Nazis.
"Personne ne savait, à l'époque. Ni les soldats, ni les officiers. Seuls les plus haut gradés de l'état-major en avaient peut-être entendu parlé", rappelle-t-il. Entre 1940 et 1945, 1,1 million de déportés, dont une immense majorité de juifs, périrent dans le camp de la mort.
Ivan Martynouchkine avait alors 21 ans, et se battait depuis deux ans déjà sur le front de l'est, participant à la reconquête de l'Ukraine avec le "Premier front ukrainien" au sein d'une division d'infanterie.
Le 27 janvier 1945 devait être une journée comme les autres. La veille, les canons tonnaient quelques kilomètres au loin et Ivan, comme ses camarades, imaginait qu'une nouvelle bataille s'annonçait.
A Auschwitz, ordre fut donné de d'abord fouiller les lieux et ses environs, maison par maison, par peur d'une résistance nazie. "Puis nous avons commencé à apercevoir des gens derrière les barbelés. C'était dur de les regarder. Je me souviens de leurs visages, de leurs yeux surtout, qui trahissaient ce qu'ils avaient vécu. Mais en même temps, ils réalisaient qu'on était là pour les libérer."
Quand les soldats pénètrent dans le camp, il ne reste que 7.000 déportés, les plus faibles. Les autres ont été évacués vers Loslau (aujourd'hui Wodzislaw Slaski, en Pologne), une "marche de la mort" qui restera dans les mémoires des détenus y ayant survécu comme pire encore que ce qu'ils avaient enduré dans les camps.
- Libérateurs "ukrainiens" ou "soviétiques" ? -
Mais en 1945, l'armée soviétique devait poursuivre sa marche en avant. Ivan Martynouchkin apprendra la fin de la guerre depuis un hôpital tchèque, après avoir été blessé à deux reprises. Et ce n'est qu'après des mois de travail des autorités soviétiques et polonaises, fouillant les archives d'Auschwitz, qu'il ne prendra réellement conscience de la réalité du camp qu'il avait libéré.
Il y retournera ensuite à plusieurs reprises, notamment à l'occasion des commémorations de libération d'Auscwhitz. En 2010, il fait même le voyage à bord de l'avion présidentiel de Vladimir Poutine, un souvenir dont il garde précieusement la photo dans son salon.
Mais Ivan Martynouchkine garde aussi le souvenir du discours du président du Parlement européen de l'époque, le Polonais Jerzy Buzek. "Il nous avait presque comparés à une armée d'occupation, alors que nous étions venus libérer la Pologne", répète-t-il, preuve supplémentaire que deux décennies ans après la chute du mur de Berlin, le fossé entre la Russie et les anciens pays du bloc socialiste reste toujours aussi profond.
Mercredi, le ministère polonais des Affaires étrangères Grzegorz Schetyna a lancé une nouvelle polémique, en affirmant qu'Auschwitz a été libéré par des Ukrainiens. Une affirmation qui, dans son agréable salon des faubourgs de Moscou, fait bondir le vétéran.
"Un de mes camarades le plus proche était Géorgien. Il y avait des Kazakhs, des Arméniens et bien sûr des Ukrainiens, mais nous étions avant tout une armée internationale. Nous étions tous unis, nous appartenions au peuple soviétique", réagit l'ancien soldat qui, après la guerre, travailla comme ingénieur à la conception de la bombe atomique soviétique.
"Je ne veux pas lui répondre. A vrai dire, j'ai honte pour lui", répète encore Ivan qui, malgré tout, participera cette année encore aux commémorations de la libération d'Auschwitz, le 27 janvier.
mardi 27 janvier 2015
Beaucoup de journalistes ont aussi été tués à Gaza, par Noam Chomsky Les attentats de Paris montrent l’hypocrisie de l’indignation occidentale, par Noam Chomsky, 19/01/2015
(CNN) Après l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo qui a fait 12 morts dont le rédacteur en chef et quatre autres dessinateurs, et le meurtre de quatre juifs le lendemain dans un supermarché casher, le premier ministre français Manuel Valls a déclaré « la guerre contre le terrorisme, contre le djihadisme, contre l’Islam radical, contre tout ce qui vise à détruire la fraternité, la liberté, la solidarité. »
C’est sous la bannière « Je suis Charlie » que des millions de personnes ont manifesté pour condamner ces atrocités et dénoncer en chœur ces horreurs. Il y eut d’éloquents discours d’indignation, brillamment résumés par Isaac Herzog, chef du parti travailliste israélien et candidat favori aux prochaines élections, qui a déclaré que « Le terrorisme, c’est le terrorisme. Il n’y a pas d’autre manière de le définir », et que « toutes les nations qui cherchent la paix et la liberté [font face] à l’énorme défi » de la violence brutale.
Ces crimes ont également provoqué un torrent de commentaires, cherchant les racines de ces agressions choquantes dans la culture islamique et explorant des façons de contrer cette vague meurtrière de terrorisme sans sacrifier nos valeurs. Le New York Times a qualifié l’attentat de « choc des civilisations », mais il a été corrigé par l’éditorialiste du Times, Anand Giridharadas, qui a tweetéque cela « n’était pas et ne serait jamais une guerre de civilisations, entre elles. Mais une guerre POUR la civilisation, contre des groupes qui se trouvent de l’autre côté de cette ligne. #CharlieHebdo. »
Le déroulement des événements à Paris a été décrit de manière très détaillée dans le New YorkTimes par Steven Erlanger, correspondant vétéran du journal en Europe : « une journée de sirènes, de survols d’hélicoptères, de bulletins d’informations ; de cordons de police et de foules angoissées ; de jeunes enfants emmenés loin des écoles par mesure de sécurité. C’était un jour comme les deux précédents, de sang et d’horreur, dans Paris et ses alentours. »
Erlanger a également cité un journaliste survivant qui disait que « Tout s’est effondré. Il n’y avait pas d’issue. Il y avait de la fumée partout. C’était terrible. Les gens hurlaient. C’était comme dans un cauchemar. » Un autre a raconté « une énorme détonation, puis tout est devenu noir. » La scène, rapporte Erlanger, « était une scène de plus en plus familière faite de verre brisé, de murs effondrés, de poutres tordues, de peinture brûlée, de dégâts émotionnels. »
Cependant, ces dernières citations – comme nous le rappelle le journaliste indépendant David Peterson – ne datent pas de janvier 2015. En fait, elles proviennent d’un reportage d’Erlanger datant du 24 avril 1999, qui avait reçu moins d’attention. Erlanger y décrivait « l’attaque des missiles de l’OTAN sur le siège de la télévision nationale serbe » qui avait « fait disparaître Radio Television Serbia des ondes », tuant 16 journalistes.
« L’OTAN et les responsables américains ont justifié l’attaque », a écrit Erlanger, « en disant qu’il s’agissait d’un effort pour affaiblir le régime du président Slobodan Milosevic de Yougoslavie. » Kenneth Bacon, le porte-parole du Pentagone a déclaré lors d’une réunion à Washington, que « la télé serbe fait autant partie de la machine meurtrière de Milosevic que son armée », ce qui en faisait par conséquent une cible militaire légitime.
Il n’y eut aucune manifestation ni pleurs d’indignation, ni slogan « Nous sommes RTV », pas d’enquête sur la raison des attaques, dans la culture chrétienne et son histoire. Au contraire, l’attaque contre la presse a été applaudie. Le très respecté diplomate américain Richard Holbrook, alors représentant en Yougoslavie, a décrit le succès de l’attaque de la RTV comme un « développement positif et, je pense, extrêmement important », sentiment partagé par d’autres.
Il y a beaucoup d’autres événements qui n’appellent aucune enquête sur la culture occidentale et son histoire – par exemple la pire atrocité terroriste en Europe de ces dernières années, en juillet 2011, lorsque Anders Breivik, un extrémiste chrétien ultra-sioniste et islamophobe, a massacré 77 personnes, principalement des adolescents.
Dans la « guerre contre le terrorisme », la campagne terroriste la plus extrême des temps modernes est aussi passée sous silence – la campagne mondiale d’assassinats de Barack Obama visant quiconque suspecté de peut-être vouloir nous faire du mal un jour, ainsi que les malheureux se trouvant dans les parages. On ne manque pas d’exemples de ces malchanceux, comme ces 50 civils tués dans un bombardement américain en Syrie, en décembre, dont on a à peine parlé dans les medias.
Une personne a effectivement été punie, en lien avec le bombardement du siège de la RTV (Radio-TV Serbe) par l’OTAN. Ce fut Dragoljub Milanović, le directeur général de la station, qui a été condamné par la Cour européenne des Droits de l’Homme à 10 ans de prison pour n’avoir pas réussi à faire évacuer le bâtiment, selon le Comité de Protection des Journalistes. Le Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie a examiné l’attaque de l’OTAN et a conclu que ce n’était pas un crime, et bien que les pertes civiles aient été « malheureusement élevées, elles n’apparaissaient pas comme clairement disproportionnées. »
La comparaison entre ces cas nous aide à comprendre la condamnation du New York Times par l’avocat des droits civiques Floyd Abrams, connu pour son infatigable défense de la liberté d’expression. « Il y a des moments pour la retenue », a écrit Abrams, « mais dans le sillage immédiat de la plus grande attaque contre le journalisme de mémoire d’homme, [les éditeurs du Times] auraient mieux servi la cause de la liberté d’expression en s’engageant pour elle », en publiant les dessins de Charlie Hebdo ridiculisant Mahomet qui ont provoqué cette attaque.
Abrams a raison de décrire l’attaque de Charlie Hebdo comme « étant de mémoire d’homme, le plus grave assaut contre le journalisme. » La raison est liée au concept de « mémoire d’homme », une catégorie minutieusement élaborée pour inclure leurs crimes contre nous, tout en excluant scrupuleusement nos crimes contre eux – ces derniers n’étant pas des crimes, mais une noble défense des plus hautes valeurs, parfois perverties par inadvertance.
Ce n’est pas l’endroit pour analyser ce qui « était à défendre » lorsque la RTV fut attaquée, mais une telle recherche nous en apprend beaucoup (voir mon livre A New Generation Draws The Line [NdT: « Une nouvelle génération fixe ses règles »).
Il y a bien d’autres illustrations de cette intéressante catégorie qu’est la « mémoire des faits ». L’une d’elles est l’attaque des Marines contre Falloujah en novembre 2004, l’un des pires crimes commis lors de l’invasion de l’Irak par l’alliance américano-britannique.
L’attaque a commencé par l’occupation de l’hôpital général de Falloujah, un crime majeur en soi, au-delà de la manière dont elle s’est déroulée. L’attaque a été largement reprise à la Une du New York Times, accompagnée de photos décrivant comment “les patients et le personnel soignant ont été sortis de leur chambre à la hâte par des soldats armés. Ceux-ci leur ont ensuite ordonné de s’asseoir ou de s’allonger sur le sol pendant que des soldats leur attachaient les mains derrière le dos”. L’occupation de l’hôpital était louable et justifiée, a-t-on estimé : elle a « forcé l’arrêt de ce que les agents considéraient comme une arme de propagande pour les militants : l’hôpital général de Falloujah et son flot de blessés civils. »
De toute évidence, il ne s’agissait pas d’une attaque contre la liberté d’expression, et cela n’entre pas dans la catégorie « mémoire des faits. »
D’autres questions viennent à l’esprit. On pourrait naturellement se demander comment la France fait respecter la liberté d’expression et les principes sacrés de « fraternité, liberté, solidarité ». Est-ce par exemple grâce à la Loi Gayssot, appliquée à de nombreuses reprises, qui accorde à l’état le droit de décider de la Vérité Historique et de punir quiconque a une interprétation divergente ? Ou bien en expulsant les malheureux descendants des survivants (Roms) de l’Holocauste vers l’Europe de l’Est où les attend une implacable persécution ? Ou alors en traitant de manière déplorable les immigrants nord-africains des banlieues de Paris dans lesquelles les terroristes de Charlie Hebdo sont devenus des djihadistes ? Est-ce enfin quand le courageux journal Charlie Hebdo a licencié le dessinateur Siné au motif qu’un de ses commentaires aurait eu des connotations antisémites ? Cela soulève tout de suite beaucoup d’autres questions.
Quiconque ayant les yeux ouverts aura immédiatement remarqué d’autres omissions assez frappantes. Ainsi, les palestiniens sont au premier rang de ceux qui affrontent « l’ énorme défi » de la violence brutale. A l’été 2014, lors d’une nouvelle attaque vicieuse d’Israël sur Gaza, au cours de laquelle de nombreux journalistes ont été assassinés, quelquefois dans des voitures clairement identifiables comme appartenant à la presse, en même temps que des milliers d’autres victimes, alors que cette prison à ciel ouvert gérée par Israël était à nouveau réduite à l’état de gravats, sous des prétextes qui ne résistent pas une seconde à l’analyse.
L’assassinat de trois autres journalistes d’Amérique latine en décembre, portant le total de l’année à 31, a également été ignoré. Il y a eu plus d’une douzaine de journalistes tués rien qu’au Hondurasdepuis le coup d’état militaire de 2009, qui a été reconnu par les États-Unis (mais par peu d’autres pays), ce qui place probablement le Honduras en tête de la compétition du meurtre de journalistes par habitant. Mais là encore, ce n’est pas, de mémoire d’homme, une attaque contre la liberté de la presse.
Ce n’est pas bien compliqué de détailler. Ces quelques exemples illustrent un principe très général qui est observé avec professionnalisme et constance : plus nous pouvons imputer de crimes à nos ennemis, plus ils sont violents ; plus notre responsabilité y est importante – et par conséquent plus nous pouvons les faire cesser – moins nous y porterons intérêt, plus nous aurons une tendance à l’amnésie ou même au déni.
Contrairement à l’éloquente déclaration, ce n’est pas vrai que « Le terrorisme, c’est le terrorisme. Il n’y a en a pas deux sortes ».
Il en existe clairement deux : le leur contre le nôtre. Et pas seulement pour le terrorisme.
par Noam Chomsky
lundi 26 janvier 2015
samedi 24 janvier 2015
mercredi 21 janvier 2015
C'est le syndicat Alliance qui aurait exigé l'arrêt de la protection des locaux de Charlie Hebdo
Copie du document Alliance publié par le Canard enchaîné
Un extrait de document à l'appui, le journal satyrique affirme que c'est le syndicat policier Alliance qui aurait exigé l'arrêt immédiat "de la mission Charlie Hebdo" lors d'un entretien avec la hiérarchie policière.
Selon ce document, le syndicat trouvait "inadmissible" que "depuis plus de sept mois, les compagnies d'intervention fournissent jusqu'à neuf collègues par jour pour la protection des locaux privés d'un journal".
On connait la suite.
lundi 19 janvier 2015
« Si vous êtes Charlie, prouvez-le ! »
Nos lecteurs par centaines sont ulcérés par le comportement des chaînes publiques de télévision et de radio qui, durant des centaines d’heures sur le sujet, pas une fois, n’ont donné la parole à un journaliste de l’Humanité, pour laquelle pourtant dessinait Charb chaque lundi. Le drame n’a, pour l’heure, rien apporté au pluralisme, réduit à une fleur de rhétorique. Prouvez-le ? Mais aussi prouvons-le, chacun de nous, en construisant un monde à tous commun.
« Si vous êtes Charlie, prouvez-le ! » a lancé le dessinateur Luz, vendredi, lors de l’hommage rendu à son ami Charb. Le refus des déviations politiciennes, la fi délité à l’élan populaire du 11 janvier, la construction d’un monde de fraternité l’exigent. Dès les heures qui ont suivi le carnage, le Front national a confi rmé qu’il n’en était pas et a rabougri sa présence à un maigre rassemblement à Beaucaire, où la haine avait droit de cité.
Mais les grands de ce monde, les dirigeants du pays, les responsables politiques ne peuvent échapper à l’interpellation. Choisir la guerre sans fi n, ronger les libertés individuelles dans une course à l’échalote sécuritaire, montrer du doigt une catégorie de la population – « l’immigration », pour Nicolas Sarkozy –, c’est à l’opposé de ce qu’a signifi é le pays. Prouvez-le ! En voulant imposer une loi de régression sociale et consacrer les retraites chapeaux, Emmanuel Macron et nos gouvernants tournent le dos à la revendication d’égalité, indispensable pour que chacun se reconnaisse dans la République, pour que les esprits faibles ne soient plus la proie des fanatiques sectaires qui prennent en otage l’islam, pour qu’il n’y ait plus les élites et des citoyens de seconde zone confi nés dans toutes les précarités.
Prouvez-le ! En respectant la souveraineté populaire et, ces jours-ci, celle du peuple grec écorché par le traitement de fer que lui ont imposé la Commission de Bruxelles, la Banque mondiale et le FMI. Elle avait bonne mine, Christine Lagarde, avec son panneau « Je suis Charlie » dans le dos ! La démocratie ne doit plus être réduite à la loi des marchés fi nanciers. Prouvez-le, votre amour de la liberté d’expression !
Nos lecteurs par centaines sont ulcérés par le comportement des chaînes publiques de télévision et de radio qui, durant des centaines d’heures sur le sujet, pas une fois, n’ont donné la parole à un journaliste de l’Humanité, pour laquelle pourtant dessinait Charb chaque lundi. Le drame n’a, pour l’heure, rien apporté au pluralisme, réduit à une fleur de rhétorique. Prouvez-le ? Mais aussi prouvons-le, chacun de nous, en construisant un monde à tous commun.
dimanche 18 janvier 2015
samedi 17 janvier 2015
Charlie Hebdo: Le terrorisme des États-Unis et de l’OTAN est le plus grand meurtrier de journalistes au monde
Dans la foulée des attaques terroristes perpétrées par des agents autoproclamés d’Al-Qaïda et ayant coûté la vie à 12 personnes, dont huit journalistes du journal satirique français Charlie Hebdo, l’élite et les médias dominants occidentaux, en exprimant leur compassion et leur indignation, ne font que mettre en lumière leur complaisance envers le terrorisme d’État occidental et israélien.
Avant d’explorer de plus près cette question, il convient de noter que les attentats de Paris comportent des signes indiquant la possibilité d’un attentat sous faux pavillon, par exemple la carte d’identité laissée dans la voiture par un terroriste. Cette hypothèse ne fait toutefois pas l’objet d’une analyse et est exclue d’emblée, complètement ignorée par les médias traditionnels. Par ailleurs, l’un des terroristes présumés, Cherif Kouachi, a déclaré à un média français qu’il avait été financé par l’ancien chef d’Al-Qaïda Anwar Al-Awlaki, un religieux étasunien ayant dîné au Pentagone quelques mois après le 11-Septembre. Selon le lieutenant-colonel étasunien Anthony Shaffer, Al-Awlaki a « travaillé comme agent triple et était un atout du FBI avant le 11-Septembre » (Kurt Nimmo, FBI admet Pentagone convive Al-Awlaki a travaillé pour eux , Infowars 2 août 2012.)
Depuis les attentats meurtriers du 7 janvier 2015, les médias occidentaux, en particulier les médias québécois, clament d’une manière très ethnocentrique que « la planète est en deuil » et pleure la mort des journalistes français. Cet événement tragique doit être condamné, mais il doit être examiné dans un contexte approprié. Dans les pays où la France a bombardé des civils, par le biais de l’OTAN et des invasions militaires menées par les États-Unis, et là où des terroristes soutenus par l’Occident tuent des civils innocents (Libye, Syrie), les populations vivent constamment le deuil de leurs proches. Ces décès ne sont cependant pas signalés. Le monde occidental n’est pas « la planète » et « tout le monde n’est pas Charlie », contrairement à ce que les médias nous portent à croire.
Plusieurs salles de rédaction du réseau public Radio-Canada ont pris des photos tenant des affiches « Je suis Charlie ».
Lors de la dernière attaque contre Gaza, 17* journalistes palestiniens ont été tués par l’armée israélienne. Ces journalistes ont été tués dans le but de supprimer la vérité concernant les atrocités israéliennes. On n’a vu nulle part des journalistes occidentaux tenant des affiches de solidarité.
Avant les décapitations de James Foley et Steven Sotloff, des dizaines de journalistes ont été tués en Syrie par des terroristes armés, entraînés et financés par des pays de l’OTAN et leurs alliés antidémocratiques comme l’Arabie saoudite. Des centaines de civils ont également été décapités bien avant eux, environ 200 dans un seul village, selon un rapport de Human Rights Watch. (Voir Julie Lévesque, L’État islamique: un groupe terroriste « prodémocratie » appuyé par les États-Unis et formé pour décapiter, Mondialisation.ca, 19 septembre, 2014.)
L’indignation a cependant été réservée aux journalistes occidentaux décapités.
La guerre en Syrie a été très meurtrière pour les journalistes : 153 morts, selon certaines estimations, et ce grâce au terrorisme appuyé par l’OTAN. Là encore, aucun journaliste occidental brandissant des pancartes de compassion pour les journalistes syriens en vue.
Le pays le plus meurtrier dans le monde pour les journalistes a toutefois été l’Irak durant l’occupation des États-Unis. Selon le Comité de protection des journalistes (CPJ):
La guerre menée par les États-Unis en Irak a coûté la vie d’un nombre record de journalistes et a remis en question certaines perceptions répandues sur les risques de la couverture des conflits. Par exemple, plus de journalistes ont été tués dans des assassinats ciblés en Irak que dans des circonstances liées au combat [...]
Selon des recherches du CPJ, au moins 150 journalistes et 54 travailleurs de soutien ont été tués en Irak à la suite de l’invasion étasunienne, de mars 2003 à la fin déclarée de la guerre en décembre 2011.
Les décès en Irak dépassent de loin tout autre bilan documenté pour la presse en temps de guerre. Le CPJ, fondé en 1981, a enregistré la mort de 58 journalistes au cours de la guerre civile algérienne de 1993 à 1996, 54 autres décès dans la guerre civile non déclarée en Colombie, qui a commencé en 1986, et 36 décès dans le conflit des Balkans de 1991 à 1995 [...]
Des insurgés de tous acabits ont été responsables de la mort de 110 journalistes et de 47 travailleurs des médias en Irak. Les actions des forces étasuniennes, incluant des tirs provenant de points de contrôle et des frappes aériennes, ont entraîné la mort de 16 journalistes et de six travailleurs des médias. (Frank Smyth, Iraq war and news media: A look inside the death toll, Committee to Protect Journalists, 18 mars 2013)
Les chiffres du Tribunal BRussells concernant les meurtres de journalistes en Irak sont beaucoup plus élevés:
Selon les statistiques du Tribunal BRussells, au moins 404 professionnels des médias ont été tués en Irak depuis l’invasion étasunienne en 2003, parmi eux 374 Irakiens. L’impunité en Irak est bien pire que n’importe où ailleurs dans le monde. (Dirk Adriaensens, The Killing of Journalists in Iraq, BRussells Tribunal, 4 janvier 2014)
Parmi les morts, deux journalistes – un Irakien, Yasser Salihee, et un Étasunien, Steven Vincent – lesquels enquêtaient sur les escadrons de la mort soutenus par les États-Unis en Irak.
Le 24 juin, Yasser Salihee, un correspondant spécial irakien pour l’agence de nouvelles Knight Ridder, a été tué d’une seule balle à la tête alors qu’il approchait d’un point de contrôle mis en place près de son domicile dans l’ouest de Bagdad par les troupes étasuniennes et irakiennes. Le coup aurait été tiré par un tireur d’élite américain. Selon des témoins oculaires, aucun coup de semonce n’a été tiré.
L’armée étasunienne a annoncé qu’elle mène une enquête sur le meurtre de Salihee. Cependant Knight Ridder a déjà déclaré qu’il n’y a aucune raison de croire que la fusillade était liée a son travail. Au contraire, sa dernière affectation donne des raisons de soupçonner qu’elle l’était.
Au cours du mois passé, Salihee avait recueilli des preuves que les forces irakiennes soutenues par les USA ont mené des exécutions extra-judiciaires de membres présumés et de partisans de la résistance anti-occupation. Son enquête était basée sur un reportage du magazine New York Times en mai et détaillant comment l’armée étasunienne avait constitué les commandos de la police du ministère irakien de l’Intérieur, appelés la Brigade des Loups, en prenant pour modèle les escadrons de la mort déployés au Salvador dans les années 1980 pour écraser l’insurrection de la gauche. (James Cogan, Journalist killed after investigating US-backed death squads in Iraq, World Socialist Web Site, 1er juillet, 2005)
Le journaliste américain Steven Vincent a été enlevé et assassiné le 2 août à Bassorah, la ville irakienne du sud où il travaillait comme auteur et blogueur à la pige. Les soupçons de ce meurtre, le premier d’un journaliste étasunien en Irak, pèsent non pas sur Al-Qaïda ou les insurgés sunnites, mais sur la police de l’administration à majorité chiite installée à Bassorah avec le soutien des forces d’occupation étasuniennes et britanniques. (Patrick Martin, US journalist who exposed Shiite death squads murdered in Basra, World Socialist Web Site, 5 août 2005)
Pour des raisons inconnues, le journaliste irakien Yasser Salihee, n’a pas été inclus dans la liste du CPJ.
Le Tribunal BRussells rapporte en outre que de nombreux décès ne sont pas signalés par le CPJ et Reporters sans frontières. L’explication reflète le contraire de ce qui se passe avec la couverture biaisée et émotive des meurtres de Charlie Hebdo, à savoir la dédramatisation de la mort des journalistes irakiens.
Depuis l’invasion de 2003, les grands médias ont constamment cherché à minimiser le nombre de mortalités. Il s’agit d’un fait bien établi et le meurtre des professionnels des médias ne fait pas exception. Il est évident que les groupes occidentaux de défense des droits des journaliste hésitent à dire exactement combien de leurs collègues ont perdu la vie sous l’occupation impitoyable des États-Unis et de la Grande-Bretagne, une occupation qui perdure. Ces groupes réduisent alors les critères d’inclusion dans leurs listes. Cette attitude est inacceptable, surtout parce qu’il est question de collègues professionnels [...]
L’Irak était le pays le plus meurtrier pour les professionnels des médias en 2003, 2004, 2005, 2006, 2007, 2008, 2010, 2011 et 2013 (Adriaensens, op. cit.)
Presque 400 journalistes irakiens morts et pourtant nos compatissants professionnels des médias n’ont jamais affiché leur solidarité.
Julie Lévesque
Journaliste
*L’article original mentionnait 13 journalistes palestiniens tués durant le dernier assaut à Gaza. Selon plusieurs sources journalistiques, ils seraient en réalité 17. Selon le CPJ 16 journalistes et 4 travailleurs des médias ont été tués en « Israël et dans les territoires occupés », comme s’il s’agissait d’un seul pays. Reporters sans frontières a enregistré seulement 7 décès en Palestine.
Article initialement publié en anglais: Mourning Charlie Hebdo Journalists, While Ignoring that US-NATO State-Sponsored Terrorism is the “Number One Killer” of Journalists, 10 janvier 201
vendredi 16 janvier 2015
Des cercueil , des fleurs des dessins des larmes .... chacun leur ils rejoignent leur dernières demeures ..
Patrick Nussbaum
Après Cabu et Michel Renaud, mercredi, les obsèques de Tignous, Wolinski, Elsa Cayat et Bernard Maris ont eu lieu jeudi.
À Montreuil, au Père Lachaise, au cimetière du Montparnasse,
une foule émue et nombreuse avait tenu à être présente.
Bien avant le début de la cérémonie, ils sont déjà là, sur le parvis de mairie de Montreuil, nombreux, le coeur gros, sous le regard amusé de l’autocaricature de Tignous. Il pleut, on a sorti les parapluies et, comme si tout le monde s’était donné le mot, ils sont de toutes les couleurs, un arc-en-ciel fendant cette vilaine grisaille. Là-haut, dans la salle des fêtes, on a encore peine à croire que c’est Tignous qu’on entoure. Son cercueil a été recouvert de dessins par des copains, des proches, des inconnus venus pour un dernier salut. Sur les écrans, les dessins défilent. Ils disent l’irréligieux, l’homme de gauche, l’éditorialiste au trait féroce. Les notes de jazz d’Ibrahim Maalouf, présent, vacillent entre mélancolie et espérance.
Il y a l’équipe de Charlie, ceux qui restent, chancelants mais debout, ceux de Marianne en larmes. Dans la foule, on aperçoit Jean Solé, cofondateur de Fluide glacial, Jean-François Kahn, la mine sombre, Martine Bulard, du Monde diplomatique, le regard un peu perdu.
Et puis tous ces amis, ces voisins de Montreuil, où Tignous vivait depuis plus de trente ans. Comment trouver les mots, les mots justes, les mots qui apaisent, quand la tuerie signe un basculement aux conséquences si incertaines ? Une vieille femme est là, montreuilloise de toujours, ancienne ouvrière, qui ne connaissait Tignous que par ses dessins. Comme les marcheuses du dimanche 11 janvier, à Paris, elle a planté des tas de crayons de couleur dans son chignon, et aussi une rose rouge. « Comment est-ce possible ? » répète-t-elle encore. Lorsqu’il prend la parole pour ouvrir la cérémonie, le maire de Montreuil, Patrice Bessac, détache chacun de ses mots pour contenir l’émotion : « Tignous n’est pas mort parce qu’il était à la mauvaise place au mauvais moment. Il est mort parce qu’il était le dessinateur talentueux d’un hebdomadaire satirique qui pourfend les empêcheurs du bien vivre-ensemble, les liberticides, les fauteurs de guerre, les oligarques cupides et les fanatiques de tous bords. » L’édile évoque le « fils de la banlieue, amoureux de ses inélégances, de ses plaies, de ses bosses, et surtout amoureux de ses savoir-faire ». Issu d’un milieu populaire, Tignous était « un homme tendre, humble, un homme d’engagements qui n’a jamais oublié d’où il venait », rappelle son épouse, Chloé Verlhac. Elle n’a pas préparé de discours, parce que les discours impliquent des adieux auxquels elle ne peut se résoudre. Chloé parle du père de ses enfants, de l’amour de sa vie rencontré à l’âge de dix-huit ans par quelque hasard orthographique. Une histoire de mots, une histoire d’amour et de combats partagés… « Nous avons un devoir, une responsabilité, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Ils sont porteurs d’un espoir pour briser les consensus, regagner le droit de ne pas nous taire. Souvenons-nous qu’ils étaient pacifistes, laïques, républicains ! » lance-t-elle. Dans la foule, on se serre pour contenir les larmes. Pourtant, « on ne doit pas être triste », dit Coco, titubant de chagrin, réprimant ses sanglots. « Notre journal va vivre, promet la jeune dessinatrice. Sans toi, sans les autres, ce ne sera plus pareil, mais on continuera sur la même ligne, on ne se laissera pas emmerder par les fachos de tous bords, les culs-bénits ! » Mettre un second genou à terre, c’est risquer de se mettre à prier, met en garde Christophe Alévêque. Pour se donner du courage, il faut bien chanter. L’humoriste lance donc une chanson, de lutte bien sûr, un rageur Bella Ciao, repris en chœur par la foule. « Morto per la libertà… » Pour se donner du courage, il faut bien plaisanter. Même la ministre de la Justice, Christiane Taubira, s’y met, provoquant les rires de l’assistance par l’évocation des dessins de Tignous sur les réformes de la Justice voulues par Sarkozy. Voix douce et verbe haut, la garde des Sceaux parle de liberté de conscience, de justice sociale, d’attention à l’autre, de cette France de Voltaire où on a le droit de rire de tout, et même des religions, de « ce tocsin qui nous rappelle nos ambitions trop souvent abandonnées ». Elle conclut par ces beaux mots d’Éluard : « Tu rêvais d’être libre et je te continue. »
Souvenirs émus, à peine audibles, prononcés entre deux sanglots
Plus tard, lorsque l’inhumation de Tignous a lieu au Père Lachaise, en présence de Fleur Pellerin, Pierre Laurent, Anne Hidalgo, Patrick Apel-Muller pour l’Humanité, Patrick Pelloux invite à porter le flambeau de ses combats. L’écrivain Daniel Pennac explique la genèse du conte que Tignous lui avait demandée, une histoire de pandas évidemment, dédiée à Chloé et à ses enfants. Wolinski l’a précédé là, au son du jazz. La beauté du timbre du saxophone ténor de John Coltrane emplit l’espace et les têtes. Les notes d’Alabama accompagnent un instant de recueillement. Au premier rang, la famille de Georges Wolinski. Autour d’elle ont pris place dans la coupole du crématorium du Père Lachaise les amis, les officiels. Aux côtés de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, l’ancien ministre et sénateur communiste Jack Ralite. Mais aussi Pierre Laurent, le secrétaire national du Parti communiste. Patrick Apel-Muller, directeur de la rédaction de l’Humanité. Le directeur du Théâtre du Rond-Point, Jean-Michel Ribes, le peintre Ernest Pignon-Ernest, Ivan Levaï, Caroline Fourest, les représentants de l’ambassade de Cuba… Bernard Thibault serre dans ses bras Elsa, la dernière des filles Wolinski. « Ne craquez pas ! Pas maintenant. Soyons des hommes ! » lui lance-t-elle. « C’était un copain, un compagnon de la CGT, nous confie l’ancien dirigeant syndical. Il caricaturait souvent la classe ouvrière, avec affection… » La trompette de Miles Davis enveloppe l’émotion qui étreint chacun des présents. Sur le cercueil de Wolinski, un simple bouquet d’anémones. À côté, posé sur un chevalet, son dernier dessin. Un dessin prémonitoire. Au-dessus d’un lit où un couple s’ébat joyeusement, l’enveloppe charnelle de l’homme s’envole vers les cieux… Bruno Racine, président de la BNF, évoque les longues heures de travail avec Georges, qui, à l’occasion d’une rétrospective consacrée à ses « Cinquante Ans de dessins », fit don de 1 200 de ses œuvres. La BNF enrichit ainsi sa collection de dessins de presse. « Wolinski rejoint Daumier », dit Bruno Racine dans sa sobre allocution. D’autres évoquent des souvenirs plus cocasses, voire salaces, des ventes aux enchères « au profit de (mon) percepteur »… Souvenirs émus, à peine audibles, prononcés entre deux sanglots. Et toujours ces notes de jazz pour ravaler ces larmes de douleur et de colère. Dans l’après-midi, ils sont plusieurs centaines, au cimetière du Montparnasse, pour accompagner Wolinski une dernière fois. « Je suis là parce que Cayat, excusez-moi je l’ai toujours appelée ainsi, m’a sauvé. J’avais prévu de mettre fin à mes jours et elle m’a appris à me faire confiance. Aujourd’hui, je voudrais vous dire que je suis honoré d’avoir rencontré cette femme. Grâce à elle, je vais pouvoir continuer à vivre et à m’émerveiller de cette vie. » Ces mots simples mais lumineux, prononcés par l’un des patients d’Elsa Cayat, la psychanalyste de Charlie Hebdo, auteure d’une chronique bimensuelle, sont chaudement applaudis dans les allées du carré juif du cimetière du Montparnasse. Certains portent la kippa, d’autres un chapeau, d’autres encore vont tête nue à l’abri des parapluies. Tous partagent le même recueillement. Ils sont plusieurs centaines, peut-être un millier, dans un silence seulement troublé par la violence du vent qui fait ployer les branches nues des arbres. On aperçoit les amis du journal meurtri, les dessinateurs Jul et Luz, la chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo, Sigolène Vinson. Dans l’assistance, des anciens ministres sont là : Jean-Marc Ayrault, Aurélie Filippetti, Arnaud Montebourg.
Elsa Cayat, une femme qui avait soif de comprendre et de transmettre
Les proches d’Elsa Cayat, son compagnon et sa fille Hortense, son père et sa mère, sont entourés avec chaleur. Sans pathos. Mais avec une force extraordinaire. Parlant « d’une ville qui a toujours accueilli les rebelles et les insolents », Anne Hidalgo, maire de Paris, salue « la femme de liberté et son combat laïque ». Pour Patrick Pelloux, un des animateurs de Charlie, Elsa était « une femme d’un optimisme rassurant et aussi un grand médecin, qui tentait de comprendre ce qui se passe entre les deux oreilles des hommes, même les plus barbares ». Témoignages et hommages dessinent le portrait d’une femme qui avait soif de comprendre et de transmettre, une passionnée de romans et de polars qui se délectait des énigmes, « sans doute parce qu’elles visent et sondent de près le cœur et l’esprit des humains ». Dans son métier, « elle n’était ni freudienne ni lacanienne, mais franchement cayatienne », ont dit plusieurs orateurs, parmi lesquels Laurent Lafon, le maire de Vincennes où résident les parents d’Elsa. Avant que le cercueil de chêne soit porté en terre, orné d’une seule rose à peine éclose, Delphine, rabbin qui officiait lors de la cérémonie, imagine que « peut-être, à cette heure, Dieu est installé sur le divan d’Elsa, et qu’elle lui dit de sa voix de fumeuse, comme à son habitude et comme à chaque patient : “Alors, racontez-moi !” ». La veille, Cabu a été enterré dans la plus stricte intimité à Châlons-en-Champagne, sa ville natale. Bernard Maris, « Oncle Bernard », l’économiste de Charlie Hebdo, a été inhumé hier, entouré des siens, à Montgiscard, dans la banlieue toulousaine. Un dernier hommage a été rendu mercredi à l’ancien journaliste Michel Renaud, dans sa ville de Clermont-Ferrand.
l'Humanité.fr
jeudi 15 janvier 2015
Wolinski, si tu savais… ce que Maryse dit de toi
Maryse et Georges Wolinski
Photo : Getty Images/AFP
Elle fait front. Avec dignité. Avec lucidité. Même sous le choc. Elle était son alter ego.
Ensemble, ils ont vécu une belle histoire. Maryse Wolinski a accepté de témoigner.
Pardon de vous poser la question, mais comment tenez-vous ?
Maryse Wolinski. Je fais front, c’est difficile, Georges est mort dans un attentat. Mais mon mari m’a appris à faire front. Je vais d’un endroit à l’autre pour rendre hommage à l’homme talentueux qu’il était, rendre hommage à son travail. Il n’était pas qu’un dessinateur. Il était un éditorialiste politique, un peintre, un écrivain. Ses dessins étaient humoristiques mais aussi très politiques et je ne voudrais pas occulter cet aspect-là. Mais à l’Huma, vous le savez bien… Il faut mettre l’accent là-dessus.
Il y avait entre vous deux une complicité amoureuse mais aussi une grande complicité dans le travail.
Maryse Wolinski. On s’est rencontré au Journal du dimanche, j’étais jeune stagiaire et dès notre rencontre, ma vie, notre vie a été une vie de travail, de complicités. On s’inspirait l’un l’autre. Il m’a beaucoup inspirée… C’était avant tout un grand humaniste, un homme de paix et un fabuleux amoureux. Il m’a fait vivre quarante-six ans formidables, dans le rire, la dérision. C’est important dans un couple, d’être dans le souffle. C’était un homme de culture. Il avait beaucoup lu. Il m’a fait découvrir tous les écrivains sud-américains, les auteurs de romans noirs américains. On dit que j’étais sa muse. Mais il était mon guide. Il était généreux. Si vous saviez le nombre de dessins qu’il a faits gratuitement. Tous les dessinateurs ne le font pas. Lui, il ne savait jamais dire non. Il était d’une très grande gentillesse, très humble.
Il intervenait peu dans votre travail, disiez-vous. Mais vous, interveniez-vous dans le sien ?
Maryse Wolinski. Souvent je lui disais que je n’aimais pas ce dessin. Ça l’amusait beaucoup mais il ne tenait pas compte de mon avis. Ce qu’il ne voulait pas me montrer, il ne me le montrait pas. Ainsi il vivait heureux, sur un nuage. On s’écrivait beaucoup, par livres interposés, par petits mots qu’il me laissait dans la maison et que je trouvais le soir en rentrant. On parlait beaucoup, enfin, je parlais beaucoup, c’était un taiseux.
Son absence…
Maryse Wolinski. J’ai dit l’autre jour qu’il était mort au champ d’honneur de sa profession. Mais moi je ne l’ai plus. J’en ai pris conscience ce matin, au réveil. Heureusement, je suis très bien entourée. La cellule de crise mise en place à l’Élysée est très compétente. J’ai rencontré la psychologue de l’Institut médico-légal et c’est une femme géniale. Elle a su trouver les mots, me parler de mon mari comme rarement. Elle et mes amies proches sont une aide et un soutien précieux. Et puis je reçois des lettres, des courriels, des témoignages du monde entier, et c’est réconfortant.
« Georges, si tu savais… »* aviez-vous écrit dans un de vos livres. Si Georges savait ce qui se passe, que dirait-il ?
Maryse Wolinski. Il dirait « bande de connards ! ». Il était très inconscient du danger. On en a beaucoup parlé au moment de la publication des caricatures. À ce moment-là, nous étions sous protection policière. Les choses semblaient s’être tassées. Mercredi, il est parti comme d’habitude… Il a pris deux balles dans la poitrine. En ouvrant le frigo, le lendemain, j’ai trouvé son dernier achat : une truffe. Il adorait ça…
Il aimait la vie avec gourmandise…
Maryse Wolinski. C’était un homme complètement dans la vie, jusqu’au bout. Toute idée de contrainte, ce n’était pas pour lui. Lui, c’était la vie. Il avait conscience que la vie était courte et qu’il fallait se faire plaisir, à chaque instant. Il avait un sacré goût de la vie. Ça va être dur mais je suis aussi dans la vie. J’ai appris avec Georges ce courage, cette force de l’esprit. Il n’allait jamais aux enterrements. Et il disait qu’il n’irait pas au sien…
Maryse Wolinski est écrivain
http://www.humanite.fr/
mardi 13 janvier 2015
LES CHARLIES ET LES CHARLOTS /ALAIN ACCARDO . une voix journalistique discordante....
Qu’on veuille bien me pardonner de faire entendre une voix discordante
dans l’harmonieux concert des louanges que l’on a entendu s’élever depuis
l’attentat contre Charlie-Hebdo. Ces louanges sont à vrai dire de différentes
sortes : les premières – et les seules que je consente à approuver – sont celles qui
concernent le talent hors du commun dont faisaient preuve les victimes dans leur
domaine et qui pour certaines d’entre elles touchait au génie. Sur ce point, je
rejoins sans réticence leurs admirateurs.
Je n’évoquerai que pour mémoire la deuxième sorte de louange, parce que
c’est la moins digne d’attention. Sous couvert de témoignage vécu ou
d’hommage ému, elle sert à la glorification du louangeur lui-même, d’une façon
qui associe plus ou moins subtilement le dithyrambe à l’auto-célébration
narcissique (« C’était un être merveilleux. Un soir que nous étions
ensemble…etc… »). Passons.
La troisième sorte de louange, qui pourrait servir d’illustration au
paralogisme de « la partie pour le tout », consiste à s’autoriser de ce que
Charlie-Hebdo est un organe de presse faisant preuve d’une grande liberté de
ton pour en conclure d’une part que c’est toute la presse qui est attaquée et
d’autre part et implicitement, que toute cette presse fait preuve de la même
liberté de ton envers et contre tous les pouvoirs établis. Ce que traduit
éloquemment le slogan incroyablement prétentieux « Nous sommes Charlie ».
Non, Mesdames et Messieurs les journalistes de cour, vous n’êtes pas
Charlie. Loin s’en faut. Seule une toute petite partie de votre corporation, que
d’ailleurs vous détestez cordialement et que vous ostracisez, peut se réclamer de
cette « liberté de la presse » dont vous vous gargarisez. Dans votre très grande
majorité, loin d’être des héros de la liberté, vous êtes de simples commis au
service des employeurs capitalistes qui vous tiennent en laisse. Alors de grâce,
trêve de tartuferie.
Cela me conduit à mentionner la quatrième sorte de louange entonnée par
la chorale « républicaine ». Celle qui célèbre l’excellence du système social dans
lequel nous vivons, et dont la presse des grands prédateurs de la finance et de
l’industrie est évidemment le plus beau fleuron.
De fait, si la gent journalistique était moins domestiquée
intellectuellement et moralement, elle pourrait s’ériger légitimement en force de
critique sociale capable de prendre en toutes circonstances des risques pour la
défense des valeurs démocratiques. Mais le combat démocratique tel qu’elle
l’entend, c’est celui de la défense prioritaire des médiocres intérêts des « élites »
auxquelles elle se pique d’appartenir et de l’ordre établi. Ce combat à courte vue
aveugle la plupart des journalistes et les empêche de comprendre ce qu‘une
poignée de bons esprits parmi eux a compris depuis longtemps : que ce qui vient
de se passer à Charlie-Hebdo n’est qu’un épisode dans une longue série
d’horreurs et de crimes dont la racine principale doit être cherchée, à travers de
nombreuses médiations, dans l’inextinguible soif de profits et la frénésie de
domination qui ont animé pendant des siècles les politiques des puissances
capitalistes occidentales envers le reste du monde…y compris envers leurs
propres concitoyens.
La même logique meurtrière, celle de la rentabilisation à outrance du
Capital, qui a conduit à exterminer des peuples entiers dans des colonies
lointaines, conduit aujourd’hui encore à laisser crever à petit feu, dans le
chaudron des ghettos urbains de nos métropoles, des populations déshéritées
dont l’immense majorité fait ce que les prolétaires de nos Républiques
successives n’ont cessé de faire depuis des générations : saliver devant la vitrine
clinquante que nos médias exposent en permanence à leur convoitise, et se
demander pourquoi, dans une République soi-disant Une et Indivisible, ladite
vitrine divise si radicalement, si inflexiblement, si injustement, le monde en
maîtres et en serviteurs, et de combien de souffrances et d’humiliations encore
ils devront expier la faute d’être nés pauvres et différents, du mauvais côté de la
vitrine, de la rocade, de l’histoire, de la vie.
Comment l’oppression sociale, la violence sourde et broyeuse des
rapports sociaux, qui laminent jour après jour des vies entières, n’auraient-elles
pas aussi des effets pervers chez les plus désespérés en en faisant les instruments
du fanatisme que toutes les doctrines, spécialement les religieuses, ont alimenté
à un moment ou à un autre ? On devrait être davantage attentif à ce mécanisme
psychosociologique qui fait que la même dynamique sociale peut se structurer
selon les circonstances, dans le meilleur des cas en combat politique libérateur et
dans le pire en violence criminelle délirante.
Voilà, me semble-t-il, ce que les gens de Charlie-Hebdo exprimaient à
leur façon, mais voilà aussi ce que sont incapables de comprendre les charlots
qui se sont mis à larmoyer d’un oeil en cherchant la caméra de l’autre. Les
épisodes de la lutte des classes que nous livre l’actualité quotidienne, partout et à
tout moment, ne se présentent presque jamais à l’état « pur », sous des formes
immédiatement reconnaissables et univoques, mais sous des formes altérées et
ultra-compliquées du fait de la surdétermination généralisée de tous les facteurs
les uns par les autres.
Cette causalité multiple, embrouillée, équivoque, qui est
celle de tous les faits sociaux, ne peut qu’échapper à la lecture rapide,
superficielle, paresseusement simplificatrice et idéologiquement orientée,
pompeusement baptisée « décryptage » par les médias. Il est plus facile et plus
rentable, à tous égards, pour eux et leurs commanditaires, d’orchestrer de
grandes émotions collectives qui expriment tout et le contraire, qui drainent le
meilleur et le pire et où la pensée rationnelle et critique sombre dans la
propagande, et la vérité avec elle. En attendant la prochaine flambée de haine
aveugle et d’oecuménisme larmoyant.
ALAIN ACCARDO
Inscription à :
Articles (Atom)
